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mercredi 16 janvier 2013

Un pardon coupable 2/2

[...] Gagné! Une tête pointe du troisième étage, John se redresse et crie de peur à la vue de l'agent qui s'approche. Devant comme derrière la barrière, des visages amusés regardent le pauvre fêtard faire dans son pantalon. L'un d'eux n'est pas rassuré. Son regard inquiet trahit ses intentions, sans un mot il saisit la boîte en carton - trempée par la glace fondue - et s'en retourne à sa tâche. Cinq mètres plus loin, il joue son acte. La boîte dégoulinante finit dans la poubelle, deux agents rient de sa maladresse. Ils ne l'ont pas vu tirer un petit bout de papier du carton.

Il ne faut pas longtemps aux deux acolytes pour comprendre ce dont il est question. En quelques secondes ils extraient de la cache le portable. La menace est écartée, provisoirement. Dehors les cris et les rires ont fait place au silence, seul le vent qui s'engouffre entre les tours des environs jette son cri strident aux oreilles de ceux qui le craignent. Un dernier tour d'horizon, les deux policiers factices éteignent les lampes et quittent les lieux. Quelques enjambées plus tard, ils repassent le barrage en sens inverse. Le tout sous le regard moqueur des agents en faction. L'un d'eux tente tout de même une approche, maladroite, un peu trop curieux. Les deux hommes restent de marbre, pas même un regard. Voila encore de quoi alimenter les commérages au commissariat: un couple de vaniteux, trop imbus de leur personne pour même daigner regarder leurs collègues. A se demander s'ils sont du même camp, quand viendra la pluie, seront-ils des alliés? Ou bien ce sera chacun pour sa peau? Toute amorce à la discussion est bonne à prendre. De petits flocons de neige se mettent d'ailleurs à tomber, signe annonciateur s'il en était encore besoin que la nuit sera extrêmement longue.

Planqué à quelques centaines de mètres, dans une rue à l'abri des vues policières, John attend ses camarades. A peine ont-ils tourné au coin de la rue qu'il comprend que tout va bien. La démarche est sûre d'elle, ils sont sortis rapidement, sans encombre. Il ne lui en faut pas plus. Tournant les talons il laisse là les deux snipers improvisés et gagne le boulevard au travers d'un parc. La nuit sombre et tourmentée gagne subitement en féerie. La neige tombe dru, les rues se pavent de gigantesques dalles blanches que rien ne vient troubler, sinon un véhicule visiblement gêné de détruire l'oeuvre de la nature. John se sent apaisé. Il traverse les quatre bandes qui mènent au trottoir parallèle. La chance est revenue, du moins la malchance n'a-t-elle pas pu jouer une fois de plus le clairon d'un jour cruel. Paisiblement il descend vers la foule, au loin quelques feux d'artifice égaient le ciel tacheté de blanc avec cent et une couleurs vives. Pour un peu, on croirait qu'un autre drame se joue, encore.

Il n'est pas loin d'y croire et un autre sombre pressentiment envahi son être. Une colonne de véhicules de police remonte le boulevard à toute allure. Sirènes hurlantes et gyrophares trouent l'amas de fêtards qui s'amuse en une gigantesque bataille de neige. Curieux mais inquiet à la fois, il s'enfonce de quelques pas dans la première ruelle sombre qui croise son chemin. Il fait froid, le gel attaque ses mains nues et il ne pense qu'à rejoindre un logis chaleureux. La mission d'abord, quelle mission? Il le saura plus tard. John soupire sans s'en rendre compte, de soulagement. Les engins bleus et blancs défilent devant lui sans s'attarder davantage. La ruse n'a pas été éventée pour autant qu'il sache, sinon ils auraient quadriller le quartier avec plus de largesse. Non, ils filent droit vers le barrage. Quelques véhicules stoppent peu avant, bloquent la circulation. En un clin d'oeil et malgré le manteau neigeux qui rend toute manoeuvre complexe, la carrefour se vide. Les autres voitures ont pris position à l'orée des deux branches restantes. Là, il n'y tient plus. Il sait qu'un gigantesque chantier borde pratiquement son ancien perchoir. De là il aura une petite idée de ce qui se trame, en principe, à condition de ne pas croiser le gardien.

Cinq minutes plus tard, le chantier se dresse face à lui. A l'autre bout, surprise, un groupe de policiers entame l’ascension des étages vides et en proie aux rafales de vent. Sa capuche bien coincée, il se glisse entre deux grilles et court à demi courbé vers l'ombre du bâtiment désossé. A l'évidence le ou les gardiens de nuit seront attirés par les flics. Lui peut sans crainte investir le rez-de-chaussé et trouver un bon point d'observation. Ah, merde, il aurait dû rappeler ses gars. Tant pis, trop tard, leur venue serait trop remarquable. Déjà les échos des policiers en mouvement sont perceptibles. Il lui faut trouver une cachette sans tarder. A sa grande surprise, ils stoppent leur progression. Il comprend vite pourquoi. Le barrage qui lui servait de scène improvisée un quart d'heure plus tôt est ébréché et deux véhicules se sont installés face à lui. Une quinzaine de mètres à peine le sépare des hommes qui en descendent. Deux d'entre eux, à l'arrière, sont en train de revêtir une tenue particulière. La neige virevoltante, même avec une distance si courte, l'empêche de déterminer précisément de quoi il est question.

Des démineurs! Son sang ne fait qu'un tour. Vu leur empressement la menace n'est pas anodine. Et de fait, un robot mis en branle de l'autre côté des petits camions se dirige droit vers la placette qui borde le centre d'accueil de nuit. Il n'en croit pas ses yeux. Comment en une semaine ce quartier d'ordinaire si calme peut-il se transformer en champ de tir puis en cible d'une attaque à la bombe? A l'évidence, il ne saisit pas tout. Des éléments manquent, cruellement, à son analyse. A moins que ...
Inutile de s'attarder. Au mieux il verra ces experts en explosifs accomplir leur tâche avec brio. Au pire la charge supposée éclatera et, vu la configuration des lieux, il ne sera pas épargné. Si les policiers qui gardent l'accès au chantier le repèrent, ils croiront à un SDF venu chercher la quiétude d'un toit, fut-il soumis aux températures hivernales. Pas de chance, à la sortie du chantier, d'autres hommes ont pris position. Il ne lui reste qu'à s'éloigner au maximum de la zone de danger, se coucher quelque part dans l'ombre et patienter, en espérant que les démineurs connaissent leur affaire.

Une fois de plus, il ne peut que remercier Jacques et les autres pour l'entraînement dispensé pendant de longues années. Des conseils de grande valeur. Trois heures plus tard, il semble que rien ne se soit passé. Soit qu'il s'agisse d'une fausse alerte, soit que la charge ait été désamorcée sans mal. Ou presque. Il rampe délicatement vers l'autre côté du chantier. Riche idée, le sol est jonché de détritus et si ce n'est le bruit du vent, sa progression aurait été entendue par tous les factionnaires des environs. Pourtant il finit par rejoindre, sans encombre, sa précédente cache. De fait, une valise à roulette gît, percée par le puissant canon à eau du robot. Les camions ont disparu, mais le robot et les démineurs sont toujours là. Ils examinent chaque recoin de la rue. Et vu le nombre d'axes qui mènent à cette placette, il y a du boulot. Chaque voiture est inspectée, une à une, à l'aide des caméras embarquées. Quant aux deux démineurs, il se contentent de demeurer à l'abri des façades qui lui font face. Trop concentrés par leur mission, ils ne pensent pas à regarder vers lui. Heureusement car la neige a cessé d'emplir le ciel, chaque mouvement à l'extérieur du bâtiment laisse désormais des traces indélébiles tant que d'autres flocons ne viennent pas les combler. Quoi ou quoi qui soit à l'origine de tout ce remue-ménage a bien jouer son coup. Les rues ont dû être vidées en un éclair de tous les convives d'un réveillon entaché par la peur. Quant à la fameuse scène du tir au pigeon, vu le nombre d'intervenants imprévus, il sera encore plus difficile d'en tirer davantage d'éléments probants.

John doit malgré toutes les questions qui le submergent trouver un échappatoire. Le jour finira par se lever et les lieux seront bien vite encombrés d'agents de police de toutes sortes. Anti-terrorisme y compris. Et ceux-là ne feraient pas dans la dentelle s'ils le découvraient. Il sait que les parkings sont aisément accessibles par diverses trappes, creusées afin de permettre le passage d'outils de chantier. Il tentera sa chance par là. D'abord, en trouver une. Ce n'est pas difficile, elles forment des taches plus sombres sur le sol de béton, rendu brillant pas l'humidité. Sans réfléchir il rampe à toute vitesse vers la plus proche puis se laisse pendre à bout de bras, tenu uniquement par ses doigts brûlés par ses déplacements et insensibles à cause du froid. Un coup d'oeil, tout va bien, il n'y a qu'un étage. Il ne risque donc pas de chuter de plusieurs étages jusqu'à heurter le fond du parking. C'est que la bâtisse est immense, plusieurs niveaux destinés aux véhicules s’empilent sur les fondations. Il se laisse tomber, ses lourdes semelles semblent faire résonner les colonnes qui l'entourent. Silence. Les yeux fermés il pénètre l'obscurité avec ses oreilles. Personne, ou alors ils jouent le jeu. Un pas, deux, trois, pas davantage de mouvement. Le voila libre, provisoirement. Les policiers ont probablement obstrué l'entrée du parking. Est-il trop prudent ou ont-ils commis une erreur impardonnable? Toujours est-il que si les rues sont bloquées, un peu plus loin, l'entrée n'est pas gardée. John garde tout de même son sang froid, il lui faut louvoyer entre les espaces couverts par les caméras de surveillance. Il ignore si elles fonctionnent mais inutile de prendre de risque. Dix minutes plus tard, plus guidé par l'instinct que par une réelle analyse des lieux, le voila libre comme l'air. Il n'a même pas eu à rejouer une comédie pour tromper les policiers placés sur les barrages. Par contre, il se maudit d'avoir pris tant de risques. Il n'en sait guère plus que ce qu'aurait pu lui dire un informateur quelconque. Fichue curiosité, et cet instinct, il n'est pas infaillible. Ton heure viendra John.


mardi 8 janvier 2013

Un pardon coupable 1/2

Un pays comme Belgangle est à la croisée des chemins. Son histoire tortueuse ne l'a jamais exemptée des influences positives continentales. Quand les pires rébellions mettaient la nation à feu et à sang, il se trouvait toujours un politique illuminé pour obtenir une avancée sociale. Sur le modèle d'autres pays européens, Belgangle a développé une véritable économie étatique. Seul bémol, tout se faisait exclusivement au profit de la couronne britannique. Certainement après la Seconde Guerre Mondiale. L'adage "diviser pour mieux régner" prenait encore une fois tout son sens. Libre-Indépendance devait alors mener une contre-insurrection particulièrement féroce: pour construire un rêve, il fallait tout détruire, ôter le pain de la bouche d'une population achetée à bas prix. "Tant qu'il n'y aura pas de files devant les boulangeries, personne ne bougera le petit doigt", répétait souvent Harry. Une maigre motivation pour ses hommes, affamés et effrayés. Nombreux sont ceux qui ont cédé à l'appel d'une existence moins pénible. Ni Harry ni ses lieutenants ne leur en voulaient, mais à la première occasion, ils passaient du statut de transfuge à celui de victime du terrorisme. Jusqu'à ce que, par expérience, la police d'état cesse de faire la publicité d'un énième abandon de poste. Convaincu de la première heure comme simple messager inconscient, tout contestataire devenait de facto coupable et hors-la-loi.

Quelques décennies plus tard, si les fusils ont été gentiment rangés au placard, il n'en reste pas moins une profonde fracture de la société. Une autre forme de misère est apparue. Tous les soirs, il suffit de jeter un oeil dans la rue pour la contempler ou l'ignorer pudiquement. Et avec l'instabilité financière, l'incapacité d'une classe politique devait forcément aboutir à plus de précarité encore. Ces hommes et femmes qui, un jour vivotaient grâce à un petit boulot. Regardez le lendemain, quémander une pièce à genou. Le froid et la dureté des pavés? Un moindre mal, ces quelques centimes chichement concédés le font vite oublier. A peine. Une soirée de calme, dans la pénombre, ils ingurgitent vite une bouteille de vodka frelatée, au mieux. Puis ils s'endorment au gré des patrouilles policières. Tandis que le reste de l'Europe constate péniblement une hausse du taux de chômage, ces abrutis perdus emplissent les rues belgangliennes. Ici il n'y a pas de touristes, personne pour qui nettoyer les rues. Pas même le soir de la Saint-Sylvestre.

La foule se presse au pied de ce qui fut, jadis, le siège des services de renseignement britanniques. Un lieu de triste mémoire, aussi splendide que hanté par les dix mille âmes. Arrachées à leur corps sans ménagement aucun. Pas ce soir. Ce soir la population oublie la peur du lendemain, elle chante, dans et fête l'an neuf. A quelques centaines de mètres, un cordon de police barre la route. Voila plus d'une semaine que les évènements ont précipité ce coin de la capitale au coeur de l'actualité. Après les prélèvements d'une police scientifique à cours de moyens, c'est une société chargée de faire disparaître les traces de la fusillade qui a envahi les lieux. Puis, la veille du réveillon, un dispositif policier.

Mauvaise affaire. Les services sociaux chargés de recueillir les malheureux n'a pas eu d'autre choix que de fermer. Plus de file au coin de la rue. Quant aux mendiants, sans papiers, sans abris, alcooliques, drogués et autres familles nécessiteuses, chacun sa merde. Les riverains? Relogés dans des hôtels miteux  pour moitié à leurs frais. Austérité oblige. Sauf un, John. L'accès empêché au studio de veille est une mauvaise affaire. Double. Tant parce qu'en cas de fouille, improbable mais toujours possible, les forces de l'ordre n'auraient aucune difficulté à remonter jusqu'à lui. Ou à l'un de ses camarades. Ensuite car pour se débarrasser des preuves potentielles, il allait devoir faire jouer quelques relations. Ce qui n'est jamais une mauvaise nouvelle en soi, si le mouvement connait sa responsabilité. En l'occurrence, tout est question d'apparence. Demander quelque grâce à tel ou tel officier de police éveillerait inévitablement sa curiosité, un brin de soupçon suffisant si l'énergumène ne savait pas se taire avec un verre dans le nez. Tant pis. L'homme qui connait l'homme n'avait besoin que de quelques heures pour entrer en contact avec la femme d'un agent, qui remonterait l'information plus haut, toucherait le supérieur de son supérieur. Lequel ne perdrait pas de temps, en principe, à prévenir tel ou tel service du passage de deux tireurs d'élite chargés d'analyser la scène du crime. On pense qu'un tireur a pu se réfugier à l'étage et faire un carton depuis une fenêtre. D'où vient le tuyau? Un indic' en mal d'héroïne s'est fait tirer les vers du nez par un jeune policier prometteur, et puis cela ne coûte rien d'aller voir. Sur le coup de vingt heures, deux individus franchissent le barrage. Peu après la relève du piquet de garde. Derrière eux les véhicules continuent inlassablement d'être déviés vers une voie parallèle.

Tout va pour le mieux. John a prévenu ses gars de prendre leur temps pour nettoyer le studio. Ils disposent de quatre heures avant la relève suivante. Un calepin en main ils entrent dans le bâtiment. Il porte les stigmates d'une bataille rangée, quelques gouttes de sang oubliées rappellent que des hommes sont morts. Sept, quatre blessés. La folie de la situation avait suffit à justifier que deux tireurs émérites se déplacent un soir de fête. De toute manière, ils étaient de garde à la caserne s'était cru obligé de préciser l'un des deux au type de faction. La porte ouverte, ils s'engouffrent dans la cage d'escalier.

Un pressentiment horrible.

John se souvient. Peu après avoir évacué le studio, ne sachant tout emporter avec lui, il avait dû abandonner un portable sous une planche de parquet. Sage précaution, si les services de police avaient eu le nez creux, s'ils étaient montés et avaient enfoncé la porte, ils auraient découvert quelques armes. Inutilisées, les analyses balistiques l'auraient révélé. Par contre les gros titres du lendemain étaient tout faits. Une cache d'armes, situé opportunément juste au-dessus de la scène d'une pièce tragique. Parfait pour l'enquête. Ces armes là n'y sont pour rien? Les tireurs ont emporté celles qu'ils ont employé. Peut-être s'agissait-il de trafiquants? Que non, le studio appartient à un mort. Qui? Un ancien comptable, fils d'un autre comptable d'ailleurs. Découverte de poids, ce gus là était proche de Libre-Indépendance. Des fils se touchent, ce n'est pas la première fois que les reliques du mouvement apparaissent dans telle ou telle enquête. Et pour cause, combien d'armes perdues ont fini sur le marché noir, vendues pour trois fois rien au truand de passage. Combien de familles n'ont pas eu, à un moment, quelque membre sympathisant de l'ancien réseau contestataire.

Non seulement John a 'oublié' ce portable mais il a également omis de prévenir ses hommes. Ils ne le chercheront pas, ne le trouveront pas. Deux heures passent. Les réseaux mobiles sont saturés, il n'a pas d'autre choix que de se rendre sur place et de tenter l'invraisemblable. Muni de quelques bouteilles de mousseux et d'une bûche glacée, il apparaît joyeux au barrage de police. Il ne passera pas, ce n'est pas son intention. Il doit juste faire assez de bruit pour attirer l'attention des deux nettoyeurs, à cent mètres de là. Fenêtres ouvertes, on devine des ombres affairées. Pour donner le change, l'un des deux sort à intervalle régulier et parcourt la rue, annotant un carnet d'illusoires mesures. Dix minutes s'écoulent, John sent la patience des gardiens s’éroder. L'esclandre n'en sera que plus réaliste, mais il ne peut pas finir la nuit au poste. Finement, il décide d'ouvrir une bouteille qui, par malchance, projette son liquide pétillant sur l'un des policiers. Il gueule, maudit un dieu pour l'avoir mis de service ce soir, franchit la barrière. Quelques collègues accourent. Inutile, il gère. Gagné! Une tête pointe du troisième étage, John se redresse et crie de peur à la vue de l'agent qui s'approche. Devant comme derrière la barrière, des visages amusés regardent le pauvre fêtard faire dans son pantalon. L'un d'eux n'est pas rassuré. Son regard inquiet trahit ses intentions, sans un mot il saisit la boîte en carton - trempée par la glace fondue - et s'en retourne à sa tâche. Cinq mètres plus loin, il joue son acte. La boîte dégoulinante finit dans la poubelle, deux agents rient de sa maladresse. Ils ne l'ont pas vu tirer un petit bout de papier du carton.

dimanche 23 décembre 2012

Première impression

"Va crever oui! Je touche pas à vos conneries, bande de dingues. Tu crois que je sais pas qui vous êtes? Je suis pas bourré, je sais qui tu es, toi et tes amis. Des cinglés. Mieux vaut encore finir derrière un banc qu'avec vous ..."

C'était un vendredi soir. D'habitude John et quelques hommes parviennent à retenir l'attention d'une petite demi-douzaine de misérables, au coin de la rue. L'affaire est bien organisée: pendant que deux gaillards du mouvement se font passer pour des SDF, John remonte la file, un autre la descend. Tout doit aller vite, certains réagissent mal. Quelques mots suffisent, un appel, ceux qui répondent favorablement traversent la rue. Là un autre camarade leur remet un billet de cinquante euros. Une pacotille mais largement assez pour obliger les heureux récipiendaires à monter en voiture. Dix minutes, tout est plié, deux véhicules s'enfoncent paisiblement dans la ville. John regagne l'appartement de veille. Parfois accompagné. Quant aux deux mendiants plus vrai que nature, s'ils n'ont pas dû intervenir pour calmer les nerfs des inévitables choqués, ils s'arrangent pour pénétrer dans la bâtiment. Au cours de la nuit, ils font comprendre aux resquilleurs et à ceux qui ont abandonné qu'il n'est pas question de retenter sa chance. Car cinquante euros suffisent peut-être à les faire traverser, deux jours de bibine assurés pour les plus malins. C'est toutefois insuffisant pour aller plus loin, en général. Puisque le manège a lieu deux fois par semaine, d'autres ont compris qu'il leur était facile d'empocher le billet. Ceux-là sont les cibles principales des deux infiltrés.

"Que l'on se comprenne bien, le mouvement n'est pas mort. Ils ne sont probablement plus qu'une quarantaine d'activistes, certains n'ont d'ailleurs plus la prétention d'agir physiquement. Les plus anciens et quelques têtes brûlées, par contre, c'est autre chose. Sans surprise nous avons la certitude que leur chef n'est autre que le fils de l'autre dingue. Il en tient une couche, comme son paternel. Un vrai dur, mais pas tant que ça. J'ai fait dresser un portrait par le psy au fond du couloir: solitaire, misanthrope même. Il ne croit en rien et rejette en bloc l'ordre établi des croyances. Sans les considérer comme une faiblesse. L'homme n'est pas charismatique, il est plutôt de ceux qui règnent par la manipulation et le cynisme. Légèrement instable aussi, tantôt généreux, tantôt peau de vache. Ses acolytes le suivent parce qu'il porte un nom qui représente quelque chose pour eux, ils ne le trahiront pas à moins que cela serve les intérêts de leur cause. Il le sait et leur fait une confiance totale, à condition qu'ils aient gravité autour de lui suffisamment longtemps. Sa misanthropie le maintient en alerte, il teste en permanence ceux qu'il trouve faible, juge sans jamais catégoriser. Il n'est pas bête, curieux et passe-partout. Le genre de gars fidèle qui ne ferait pas de mal à une mouche s'il n'avait pas ce satané caractère d'utopiste.

Peut-on l'approcher? 

Nous avons bien essayé. En général il ne refuse pas le contact, mais il prend ses précautions. Il n'envoie personne d'autre à sa place mais s'assurera d'être le premier sur les lieux de la rencontre. Il y a quelques années, les services belges et français ont eu l'occasion de discuter avec lui. C'est pourquoi nous en savons autant sur lui, autant et peu à la fois, étant donné son instabilité. Selon ce que les agents ont rapporté, il endort son contact en lui faisant croire qu'il a confiance, qu'il se sent inférieur. Il manipule. Aucune infiltration du mouvement n'est possible, à mon sens.

Pourquoi? 

Il vit au grand jour, non pas que la population le connaissance. Dans les milieux qui lui sont utiles, il est connu. Comme il n'est pas fiché les agents de terrain et la police ont du mal à le pister, il nous manque un portrait. Tout ce dont nous disposons ce sont des bribes d'information sur son apparence physique. Un amalgame de clichés inutiles. Ce qui est assez remarquable c'est que, contrairement à il y a une dizaine d'années encore, le mouvement vit et prospère en vase clos. S'il faut recruter, ils vont chercher des sortes d'intérimaires. Ils travaillent rarement plus de trois ou quatre jours. Nous en avons retrouvé mais peu d'entre eux acceptent de parler.

Que font-ils pour le mouvement?

Du renseignement, uniquement. Les quelques uns qui ont parlé l'ont fait pour l'argent, plus que ce que le mouvement leur donne. Après les avoir attiré, il semble qu'une sorte de recruteur les jauge. Il trie, ceux qui ne conviennent sont renvoyés dans la rue. Ce sont des SDF. Les autres ont chaque fois reçu une adresse à surveiller. Apparemment ils s'intéressent tout particulièrement aux commissariats et à quelques maisons de pontes de la police locale. J'ai émis une hypothèse: se sachant régulièrement épiés, les membres du mouvement utilisent ces imbéciles pour observer les allées et venues des patrouilles. Si une voiture banalisée sort, ils doivent se rendre en un point de rendez-vous convenu à l'avance.

Le même pour tous?

Oui sauf qu'une fois sur trois, il n'y a personne pour les accueillir. La seconde hypothèse étant qu'ils voulaient nous mener en bateau, nous faire croire qu'ils savent qui les surveille, quand et comment. Ce qui est assez réussi je dois dire, puisqu'au lieu de tracer une quarantaine de types, ils ont doublé notre charge de travail. Cependant je ne peux affirmer ni infirmer aucune de ces deux hypothèses, pour autant que l'on sache, ils peuvent être en train de préparer quelque chose. Dans les cas, il s'agit d'une diversion."


Retour dans les pénates. Une odeur de renfermé, un sol poussiéreux, un semblant d'ordre. Les ampoules mettent du temps à dispenser une lumière généreuse, tant mieux. Dehors la pluie tombe sans discontinuer, aucun son ne filtre pourtant. Les larges fenêtres isolent le studio de l'important axe routier qu'elles regardent de haut. John ouvre l'une d'elles, courant d'air rafraîchissant, martinet de pluie, un bonheur très relatif, une délivrance très limitée. Non, ce soir il n'avait pas envie de sortir. S'il ouvre la fenêtre c'est uniquement pour entretenir l'intérieur, à contre coeur vu les températures hivernales. Demain est un autre jour, d'autres corvées viendront égayer son quotidien. En attendant, la nuit pèse lourdement sur son esprit. A quoi bon avoir tant lutter si, par la faute de quelques ronds de cuir, l'étendard du mouvement continue de mériter la potence plus qu'une vitrine de musée. En France, combien sont-ils à faire l'apologie de la résistance? Ce pays est-il perdu en reniant ceux-là même qui se sont offerts au nom de la liberté de tous? John se gifle, doucement, le réveil n'a pas à être brutal. Il veut juste que toutes ces voix se taisent, qu'elles quittent sa conscience et le laissent se concentrer sur plus urgent.

L'agonie de la rue

Un coin de rue comme tant d'autres dans cette ville. Excepté sa destination, la grande bâtisse qui le matérialise n'est rien d'autre qu'une relique du passé. Un ancien lieu de gloires professionnelles. Fonctionnaires ou employés, nul ne sait plus qui y a vécu sa carrière. Qu'importe d'ailleurs, il n'est plus à présent que le rendez-vous des misérables. Et cette foule qui tous les soirs de la semaine se rassemble retient son souffle. Parmi les quidams qui peuplent les rues le jour et les hante la nuit, certains entreront. Certains n'auront pas cette chance, ils retourneront affronter un hiver incertain. Parfois ils ne se relèvent pas, alors qu'il leur aurait suffit d'un court instant de repos, au chaud, dans un lit, avant de replonger dans l'enfer de leur esprit.

A quelques mètres de là, dans la longue rue qui borde les plus prestigieux lieux de pouvoir, un autre monde. Quelques appartements empilés que l'on croise brièvement du regard lorsqu'ils sont éclairés. Puis on s'en va rejoindre son chez soi, heureux de ne pas avoir à supporter quelques dizaines de mètres carré seulement. Une autre misère, celle de la routine. Celle des êtres qui vouent leur existence à grappiller quelques deniers pour s'offrir le luxe de ne pas avoir à faire la queue. Pour quoi? Une nuit de vie supplémentaire, un confort improbable.

A bord de cet esquif urbain, tous n'ont pas le même destin. Certains servent leurs intérêts, égoïstement. D'autres rêvent, sans avenir, mais leur futur en main. Croient-ils. Pauvres bougres de citadins, ils en oublient même dans quel pétrin leur naissance les a mis. Une société vouée à l'échec répétitif, à la perte d'une vision qui avait jadis mené l'humanité vers ce que quelques philosophes ont pompeusement nommé le progrès. Triste histoire que celle-là, sauf pour l'un d'eux. Lui n'a pas voulu occulter les leçons du passé, sans doute inspiré par la folie d'un père qui a trop souvent vendu son âme au diable. Ses hommes l'ont appelé capitaine, ses ennemis l'ont haï sans jamais pouvoir l'atteindre. Des idéaux l'ont propulsé au sommet d'une gloire qu'aucun homme ne souhaite connaître un jour. Au point de devenir le symbole d'une lutte trop longtemps perdue, jusqu'à ce que ...

Son fils n'a pas eu à reprendre le flambeau. Son seul héritage: un système fondé sur l'espoir que le meilleur est à venir. Pourtant il ne veut ni peut oublier le sacrifice de quelques-uns, au nom de cette liberté qui a mu leurs actes les plus barbares. Communistes, fascistes, utopistes, écologistes, ... tous partagent le même fardeau. Un poids mort qui leur donne l'image du prisonnier attaché à son boulet. Une image d’Épinal si l'on veut, car qui à part nos ancêtres a jamais eu l'occasion de voir réellement de quoi il était question. De la terreur, de l'esclavagisme, de la mort. Ces fous refusent ces mots, les concepts qu'ils cachent et exposent au grand jour, mais ailleurs. On se donne bonne conscience, on oublie. Pas eux.

Opportunément prénommé John, le gamin file vers la trentaine. Sa vie de bohème, il la doit à quelques choix pré-mâchés. Il ne l'a jamais regretté, c'était son choix, même dicté par l'auréole d'un père considéré par ceux qui restent comme un héros. Des siècles de conflit contre une puissance hégémonique, encline aux pires bassesses pour s'assurer le soutien d'un peuple paralysé par la peur. Puis en 1997, tout change. Le peuple, par la force de caractère d'une poignée, obtient sa liberté. Relative encore, il faudra dix années de tractations politiques pour vaincre la fragilité d'un état qui n'a rien pour lui. John savait cela à l'époque, son père ne l'aurait pas accepté, John oui, mais à une condition: rester éveillé.

Entre deux services chichement payés, il est en veille. Combat chaque jour pour conserver un semblant d'unité parmi les rudes gaillards que son père a mené au combat. Le sang des morts, la boue des champs de bataille, la traîtrise des hommes, John n'a rien connu de tout cela. Il a appris des meilleurs ce dont il espère n'avoir jamais besoin. Après tout, le vingt et unième siècle n'a jamais promis que la prospérité et la paix. Il y croit et fait tout pour que cela demeure ainsi, mais refuse de s'endormir dans la monotonie d'une société souvent trop bien-pensante. Ou est-elle inquiète de rompre le fragile équilibre qui la maintient en place?

Un coin de rue comme les autres donc, à part cet amas de misérables sacrifiés au profit de l'intérêt général. D'une politique de secours à peine suffisante. Pour John et ses amis, un véritable vivier. On y trouve de tout, clandestins polyglottes, experts en des matières que l'on étudie plus à moins de s'assurer un train de vie de seigneur, alcooliques et drogués, quelques jeunes perdus dans la masse, des familles parfois. Si la cruauté a quitté le mouvement, le cynisme reste de mise. Jamais il n'a cru en l'utopie d'une communauté unie dans l'opulence, où personne ne perd. Ces gens sont de toute façon déjà morts aux yeux du monde, et quand bien même s'en sortiraient-ils, ils cacheraient pudiquement leur misère d'un temps. Si bien qu'il suffit de leur promettre un fixe, quelques euros qu'ils ne méritent pas encore, pour leur faire tourner leur veste. Ils l'avaient déjà ôtée à vrai dire, leur passion pour la vie n'étant plus là. Modestement ils font leurs comptes, un revenu légal - l'aumône de la bonne conscience générale - ajoutée à ce fixe, ils peuvent alors s'offrir un chez-eux. Même provisoire, c'est toujours mieux que de patienter dans le froid dans l'espoir d'être tout aussi froidement accueilli.

Les mendiants ne font pas l'affaire à ce jeu, trop lâches. Rarement assez visionnaires. Ils épouseraient une cause, quelle qu'elle soit, pourvu qu'elles leur offre le café du matin en guise de petit-déjeuner. Les clandestins se révèlent quelques fois être de bonnes surprises, des coups de poker pour le futur. Malheureusement ils ne s'adaptent que très rarement à cette nouvelle vie. Quand ils ne se font pas pincer par l'immigration, ils quittent d'eux-mêmes le pays, encore rêveurs. Rares sont les expatriés qui trouvent une justification à un séjour prolongé, surtout si la terre d'accueil ne leur a montré que de la pitié. Un sur cent, peut-être, est une bonne affaire. Les jeunes, trop fougueux, on les oublie d'office. Particulièrement les perdus, les drogués et les fumistes. Pas de familles, leur sacrifice n'en vaut plus la peine, trop ont déjà tout donné, avant. Il reste les forts, qui ne se distinguent des faibles que parce qu'ils ne s'agenouillent pas. Ils ne mendient pas, ils patientent, fomentent, exercent leurs pensées et attendent inutilement qu'une idée lumineuse éclaircisse leurs cieux. Eux ont à offrir leur corps et n'ont pas forcément perdu toutes leurs facultés. Le recrutement, c'est deux fois par semaine, lundi et vendredi. Entre ces deux journées, le creux de la vague où personne ne vit dans les rues, si ce ne cette poignée de pathétiques.